mai 2011

Article de Yoann Barbereau consacré à "Parties du corps de Bill Berkson" dans Place publique Nantes/Saint-Nazaire

Revue Place publique Nantes/Saint-Nazaire

Parties du corps


Après Frank O’Hara et Ron Padgett, c’est à nouveau un poète associé à l’école de New York que publient les éditions Joca Seria au sein de leur collection américaine : Bill Berkson. Le livre prend cette fois la forme d’une anthologie rassemblant cinquante années de création poétique (1960-2010). Les poèmes de Parties du corps sont pour la plupart tirés de Portrait and Dream (Coffee House Press, 2009) qui a remporté le prix Balcones du meilleur livre de poésie 2010. Une postface éclairante, signée Olivier Brossard (directeur de la collection), permet de prendre connaissance de la petite histoire de l’auteur tout en accédant au texte, à sa logique et ses manières, depuis l’intérieur de l’édifice. On pourra aussi commencer par le court entretien datant de 1988 et reproduit à la fin du livre, où l’on découvre un homme caustique et clairvoyant (« à une époque où la poésie est chose non entendue, chose n’ayant aucune existence publique, je me demande ce que cela doit faire pour quelqu’un de vingt ou vingt-huit ans qui s’y met maintenant, avec tout ce vide autour »).
Né en 1939 à New York, Bill Berkson a donc baigné, comme tous ses amis poètes, dans la peinture de Pollock, de Kooning, Mitchell, Guston et quelques autres. À l’époque, comme à tous, le constat s’est imposé à lui : « les écrivains et les musiciens sont dans le bateau, mais pas au gouvernail ». Cela ne fut pas pour lui déplaire, puisque son œuvre s’est largement écrite et continue de s’écrire dans la proximité et même parfois la collaboration avec peintres et artistes (Joe Brainard, Alex Katz, George Schneeman entre autres). En parallèle à sa production poétique, Bill Berkson a d’ailleurs donné quantité de textes sur l’art qui ont été rassemblé en trois volumes conséquents.
Parties du corps est le titre d’un poème fait de fragments épars. Bill Berkson assigne à la poésie « le rôle de rendre compte de la subtilité du corps humain, explique Olivier Brossard, et, notamment de son embarras : le corps est un corps embarrassant parce qu’il prend de la place […] et parce qu’il m’offre à la vue d’autrui et m’oblige ainsi à me demander comment je vais (me) présenter. » Si Parties du corps est aussi le titre de l’anthologie, c’est sans doute que l’ensemble constitue comme un journal poétique fragmentaire, une présentation, comme les traces lacunaires d’un corps à travers les années, le relevé sous diverses formes (poèmes narratifs ou « abstraits », réflexifs, visuels ou auditifs, longs ou lapidaires…) d’« états dispersés » qui finissent bizarrement par constituer un chant. Corps du texte, corps physique, corps du langage, corps du monde, « ça fait énormément de corps, tout ça », comme dirait l’autre (Barthes cité par Olivier Brossard dans sa postface)… L’écriture de Bill Berkson est disjonctive, il le dit lui-même, elle est « scatterbrained », écervelée, avec ici et là des morceaux étalés. « Le puzzle ne s’approprie pas », dit un poème. Impossible d’en venir à bout, nous sommes seuls avec les morceaux. Rien de tragique à cela pour autant, nous souffle Bill Berkson. Reste à s’emparer de ce qu’on pourra, à jouer, jongler et danser avec les éléments qu’on aura eu la chance de saisir. Attrapons un poème presque au hasard. Celui-ci s’intitule Chaloff (du nom d’un célèbre saxophoniste jazz), il s’achève ainsi :
Mais banquises si distantes tournent en dérision le présent continu.
Contre le vif, le vague, sa brindille vernie
s’agite, cajole et gémit,
arpentant une pression importée que la rosée babille.
Quelle brindille retient la nuit ?
Qui est seulement catastrophique ?
Le monde et ses fêlures ?
Désir, occlusion, force,
pratique des prélèvements les plus tendres, qui par à-coups pliaient
des perles.

Yoann Barbereau

Bill Berkson, Parties du corps – Poèmes 1960-2010, traduit de l’américain par Olivier Brossard et Ron Padgett, postface d’Olivier Brossard, Joca Seria, 158 p., 15 €.

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Article d'Éric Houser consacré à "Parties du corps" de Bill Berkson sur Sitaudis.fr


Sitaudis.fr

Bill Berkson. Parties du corps. Poèmes 1960-2010. par
Éric Houser
bill-berkson-parties-du-corps-poemes-1960-2010

«Il y a trop de sens pour nous laisser en donner davantage»




Il faut saluer cette publication de traductions en français de poèmes de Bill Berkson, dont la composition s’étale sur un demi-siècle, entre 1960 et 2010. Ce volume s’intègre dans une collection américaine, dirigée par Olivier Brossard, qui comprend déjà deux livres importants, Poèmes déjeuner, de Frank O’Hara, et Le Grand Quelque chose, de Ron Padgett.
C’est une formidable occasion de découvrir une oeuvre qui n’est pas encore bien connue ici. Faites le test : connaissez-vous Berkson-avec-un-k ? Alors que la mouvance à laquelle il est rattaché, la dite école de New York, est, via John Ashbery, Frank O’Hara et Kenneth Koch surtout, mieux identifiée semble-t-il. Vous avez donc avec ce volume plus qu’un aperçu d’un parcours d’écriture qui comprend à ce jour une vingtaine de livres. Et, en bonus, une postface d’Olivier Brossard qui d’une part situe sans pesanteur «l’homme et l’oeuvre» (où l’on apprend notamment que les deux frères Angelicus et Fidelio Fobb n’étaient autres que Bill Berkson et Frank O’Hara, dans un étonnant texte-hommage de ce dernier), d’autre part est une étude de la poésie et de la poétique de Berkson : Rentrer dans ses gonds, c’est l’ingénieux titre d’Olivier Brossard pour en quelque sorte résumer ce qui est à l’oeuvre dans les poèmes de Berkson. «En décrochant du besoin de faire référence (...), le poème est comme un intérieur sans extérieur, un milieu qui ne souhaite donner sur rien d’autre que sur lui-même». Et, un peu plus loin : «On n’entre pas dans la poésie de Bill Berkson, pas plus qu’on y descend».

Il y a beaucoup d’indications intéressantes dans cette postface, notamment sur le rôle de la couleur (des noms de couleurs) dans la poésie de Berkson. La couleur principe actif (n’oublions pas que Berkson est aussi fort lié aux peintres et à l’art de son temps), un passage qui m’a fait particulièrement plaisir car j’ai toujours confusément pensé qu’il y avait dans cette nomination-là, cette nomination écrite des couleurs, quelque chose de particulier, un effet spécial obéissant à une logique propre.
De cette écriture «fondée sur la disjonction», Olivier Brossard dit justement qu’elle «fait naître une tension, le plus librement possible, sur la page d’abord (d’où l’importance dans certains poèmes de la disposition des vers), dans le poème, dans le vers, entre les mots (...) Certaines catégories grammaticales flottent (...), les prépositions mènent souvent dans le mur (...) Certains mots hésitent entre la casquette d’adjectif ou de substantif.»

Deux citations :
Dans Comme si tu ne savais pas (pour Ed Ruscha), un des derniers poèmes de cette anthologie :

Suivre quelque chose mot
Moteur le foret

Ruminations dispersées
Premières notes

Belles et ensoleillées
Domine un résidu loufoque

Le bulldozer d’une logique fausse aplatit
Le vif qu’ouvre un affect plus rapide

La logique ne peut expier
Sauf quand elle est drôle

Déraille déconne pouffe crache fulmine
Produits de l’incongruité

Trop vraies
Au bord de la pensée

Les répliques de la clarté
Dispensent en nature
De splendides faits blancs bravo on rit avec
La subtilité hésitante

Dont l’élévation si inventive
Ressemble au paradis



Dans un entretien avec Thomas Devaney : «Quand on écrit, il ne s’agit pas tant de dire quelque chose que de créer une atmosphère pour que les mots se laissent prendre comme ils viennent, les uns après les autres, vers cognant contre vers, (...) comme des bateaux amarrés tous ensemble - ouverts à des significations qui s’accumulent» (propos de Bill Berkson).

«Être «partagé» à la lecture du livre ne peut plus signifier l’apprécier modérément, mais, au contraire, ne plus savoir où donner de la tête : nous aussi avons été distribués aux quatre coins du livre» (Olivier Brossard).

Un mot sur la couverture du livre enfin : elle reprend une photographie de Rudy Burckhardt intitulée Saks, de 1939 (année de la naissance de Berkson), possible allusion à la mère du poète, Eleanor Lambert, surnommée «l’impératrice de la mode américaine». Cette femme élégante de profil, avec chapeau, sac et petite valise, est-ce qu’elle ne vaut pas comme métaphore de la lecture de ce livre : un passage dans le texte, une sortie, un «aller faire un tour», et en tout cas une expérience, décentrante, disjonctive et assez joyeuse il me semble.

Le commentaire de sitaudis.fr
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Omar Berrada, Vincent Broqua, Olivier Brossard, Vincent Dussol, Abigail Lang, Clément Oudart, Martin Richet et Béatrice Trotignon. Postface Olivier Brossard. éditions joca seria, 2011, collection américaine 160 p. 15 €

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