Eric Houser

Article d'Éric Houser consacré à "Parties du corps" de Bill Berkson sur Sitaudis.fr


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Bill Berkson. Parties du corps. Poèmes 1960-2010. par
Éric Houser
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«Il y a trop de sens pour nous laisser en donner davantage»




Il faut saluer cette publication de traductions en français de poèmes de Bill Berkson, dont la composition s’étale sur un demi-siècle, entre 1960 et 2010. Ce volume s’intègre dans une collection américaine, dirigée par Olivier Brossard, qui comprend déjà deux livres importants, Poèmes déjeuner, de Frank O’Hara, et Le Grand Quelque chose, de Ron Padgett.
C’est une formidable occasion de découvrir une oeuvre qui n’est pas encore bien connue ici. Faites le test : connaissez-vous Berkson-avec-un-k ? Alors que la mouvance à laquelle il est rattaché, la dite école de New York, est, via John Ashbery, Frank O’Hara et Kenneth Koch surtout, mieux identifiée semble-t-il. Vous avez donc avec ce volume plus qu’un aperçu d’un parcours d’écriture qui comprend à ce jour une vingtaine de livres. Et, en bonus, une postface d’Olivier Brossard qui d’une part situe sans pesanteur «l’homme et l’oeuvre» (où l’on apprend notamment que les deux frères Angelicus et Fidelio Fobb n’étaient autres que Bill Berkson et Frank O’Hara, dans un étonnant texte-hommage de ce dernier), d’autre part est une étude de la poésie et de la poétique de Berkson : Rentrer dans ses gonds, c’est l’ingénieux titre d’Olivier Brossard pour en quelque sorte résumer ce qui est à l’oeuvre dans les poèmes de Berkson. «En décrochant du besoin de faire référence (...), le poème est comme un intérieur sans extérieur, un milieu qui ne souhaite donner sur rien d’autre que sur lui-même». Et, un peu plus loin : «On n’entre pas dans la poésie de Bill Berkson, pas plus qu’on y descend».

Il y a beaucoup d’indications intéressantes dans cette postface, notamment sur le rôle de la couleur (des noms de couleurs) dans la poésie de Berkson. La couleur principe actif (n’oublions pas que Berkson est aussi fort lié aux peintres et à l’art de son temps), un passage qui m’a fait particulièrement plaisir car j’ai toujours confusément pensé qu’il y avait dans cette nomination-là, cette nomination écrite des couleurs, quelque chose de particulier, un effet spécial obéissant à une logique propre.
De cette écriture «fondée sur la disjonction», Olivier Brossard dit justement qu’elle «fait naître une tension, le plus librement possible, sur la page d’abord (d’où l’importance dans certains poèmes de la disposition des vers), dans le poème, dans le vers, entre les mots (...) Certaines catégories grammaticales flottent (...), les prépositions mènent souvent dans le mur (...) Certains mots hésitent entre la casquette d’adjectif ou de substantif.»

Deux citations :
Dans Comme si tu ne savais pas (pour Ed Ruscha), un des derniers poèmes de cette anthologie :

Suivre quelque chose mot
Moteur le foret

Ruminations dispersées
Premières notes

Belles et ensoleillées
Domine un résidu loufoque

Le bulldozer d’une logique fausse aplatit
Le vif qu’ouvre un affect plus rapide

La logique ne peut expier
Sauf quand elle est drôle

Déraille déconne pouffe crache fulmine
Produits de l’incongruité

Trop vraies
Au bord de la pensée

Les répliques de la clarté
Dispensent en nature
De splendides faits blancs bravo on rit avec
La subtilité hésitante

Dont l’élévation si inventive
Ressemble au paradis



Dans un entretien avec Thomas Devaney : «Quand on écrit, il ne s’agit pas tant de dire quelque chose que de créer une atmosphère pour que les mots se laissent prendre comme ils viennent, les uns après les autres, vers cognant contre vers, (...) comme des bateaux amarrés tous ensemble - ouverts à des significations qui s’accumulent» (propos de Bill Berkson).

«Être «partagé» à la lecture du livre ne peut plus signifier l’apprécier modérément, mais, au contraire, ne plus savoir où donner de la tête : nous aussi avons été distribués aux quatre coins du livre» (Olivier Brossard).

Un mot sur la couverture du livre enfin : elle reprend une photographie de Rudy Burckhardt intitulée Saks, de 1939 (année de la naissance de Berkson), possible allusion à la mère du poète, Eleanor Lambert, surnommée «l’impératrice de la mode américaine». Cette femme élégante de profil, avec chapeau, sac et petite valise, est-ce qu’elle ne vaut pas comme métaphore de la lecture de ce livre : un passage dans le texte, une sortie, un «aller faire un tour», et en tout cas une expérience, décentrante, disjonctive et assez joyeuse il me semble.

Le commentaire de sitaudis.fr
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Omar Berrada, Vincent Broqua, Olivier Brossard, Vincent Dussol, Abigail Lang, Clément Oudart, Martin Richet et Béatrice Trotignon. Postface Olivier Brossard. éditions joca seria, 2011, collection américaine 160 p. 15 €

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