Portrait de Françoise Quardon dans Figaro Madame

ELLE A DE LA MARIÉE DE TIM BURTON, ET VIENT D’AILLEURS, À 48 ANS, DE SE FAIRE PASSER LA CORDE AU COU ! VINGT-CINQ ANNÉES DE CRÉATIONS SUPERTRASH REHAUSSÉES DE FLEURS, DE PERLES OU DE VOLANTS, ET VOILÀ QUE LES DÉLICES DES HARPIES, SON NOUVEAU SERVICE EN PORCELAINE, FAIT SON ENTRÉE À L’ÉLYSÉE. PORTRAIT.
Paru le 29.10.2009, par Sandra de Vivies
Enfant, elle était « la petite grosse », nous renseigne le cliché noir et blanc intitulé « La Vie en rose ». Imprimé sur papier miroir et souillé de sirop, Françoise Quardon y figure avec sa mère, aussi grise que son tailleur. Son père a aussi eu droit à son petit « hommage » : un arbre dont les fruits sont de minuscules femmes pendues à l’envers, chacune d’elles portant une étiquette « Mon père n’est pas » ou « Mon père ». Accusatrice ? « Je n’étais pas une enfant martyre, précise-t-elle avec tact. J’ai vécu des choses banales, celles de toutes les familles. » Son œuvre s’en est abondamment nourrie, évoluant du malaise adolescent à la violence faite aux femmes, pour finalement creuser l’ambivalence des ornements, en premier lieu ceux qui se rattachent à la disparition et à la mort : « Ce qui m’a intéressée, c’est cette sorte d’étrangeté qui subsiste entre leur beauté naïve, parfois kitsch, et leur objet, la fin, épousant diverses formes selon les croyances. »

« Athée malheureusement », Françoise n’a pas eu d’enfant car « la maternité, ce n’était pas mon affaire ». Et si elle met en scène son propre corps, c’est « parce que j’ai toujours adoré me déguiser », dit-elle avec, au fond de ses beaux yeux noirs, l’étincelle jubilatoire d’une petite fille un matin de carnaval.

À l’école de Gina Pane
Bac C, pour contenter papa-maman. Puis les Beaux-Arts, chez elle, à Quimper. « J’avais le sentiment que l’on pouvait faire des études autrement : HEC, Maths sup, tout cela me faisait horreur… » Elle y passera trois ans avant d’intégrer, au Mans, le cours de son mentor, Gina Pane : « J’aimais le côté ultime de ses performances corporelles. » Bouquets de fleurs blanches ensanglantées, aiguilles de roses fichées dans la peau et ascension d’une échelle de lames de rasoir sont alors le lot de cette figure du body art. Françoise décrochera son diplôme avec Lebenlos (« sans vie » en allemand), une installation immaculée évoquant l’absence, celle d’une mariée (en)volée, dont le voile de tulle recouvre les meubles d’une maison abandonnée. À la demande de Michel Journiac, Lebenlos ira à Avignon. Et cinq ans plus tard, en 1991, Françoise sera de la première Biennale de Lyon.
Dans l’intervalle, la Bretonne est « montée » à Paris pour y mener la vie d’artiste. C’est-à-dire qu’entre deux petits boulots (entraîneuse dans un bar, vendeuse au McDo ou gardienne de musée), elle esquisse une œuvre remarquée. Qui lui permet de quitter son préfabriqué de Pigalle pour un atelier de la Cité internationale des arts.
Son combat artistique croise alors celui des femmes malmenées. De plus en plus, à travers ses réalisations plastiques, Françoise Quardon venge de sombres héroïnes de la littérature anglo-saxonne comme Miss Maggot Meat (« Mademoiselle Viande pour les asticots »). Ou de la mythologie, comme Ariane, qui sera vengée de Thésée (après tout ce qu’elle a fait pour lui, ce goujat l’a plaquée pour sa sœur !) lors d’une exposition qui débutera le 15 décembre au
Centre Evagoras Lanitis, à Limassol (Chypre). Mais aussi des femmes vraies de vraies, comme ces Indiennes, dites « tournevis » parce qu’elles assemblent les pièces dans les usines américaines frontalières, croisées l’été dernier à Ciudad Juárez (Mexique).

Le choc des cultures

Françoise troque ensuite la galère contre l’enseignement. Et elle aime bien ça. Après maints Beaux-Arts en province, elle propose un séminaire d’art et cinéma à l’École spéciale d’architecture, à Paris. Si son univers baroque tranche avec l’académisme de la discipline, l’artiste a beaucoup à offrir aux étudiants. Et cogite d’ailleurs sur une exposition de leurs travaux qui s’appellerait Deux ou trois choses que je sais d’elle (l’architecture). L’idée : « donner de l’air », ce dont elle ne manque pas ! Mais dernièrement, une nouvelle lui a tout de même coupé le sifflet : son service en porcelaine, Les Délices des Harpies (1), a été choisi pour les appartements privés de l’Élysée…
À bien regarder ces gravures revisitées à la sauce Quardon, peuplées de créatures hybrides et ornées de haches, crânes squelettiques, plantes urticantes, cœurs à sec et yeux globuleux, on se dit que le protocole va quand même en prendre un coup. Qu’importe, ses reflets corail, parme ou verts sur la nappe blanche (elle a peint le verso du marli, au dos de l’assiette) sont du plus bel effet et l’ensemble s’accorde merveilleusement avec le mobilier. Et tandis que Carla et Nicolas assaisonneront leur roquette dans son saladier vampire (bordé de dents), Françoise dédicacera sereinement sa première monographie (2). Un aboutissement pour cette bien vivante qui joue à chat glacé avec la souffrance et la mort. S’y abîme et s’en amuse.
(1) Exposé jusqu’au 17 janvier au
Grand-Hornu (Belgique), dans le cadre de l’exposition Feux continus (production contemporaine de la Manufacture nationale de Sèvres), ce service sera vendu au grand public à partir de fin janvier.
(2)
La Ballade des clamecés (éd. Joca Seria), 45 €. Le livre sera également exposé à la Fiac, sur le stand B 29 du Centre national des arts plastiques qui a, aux côtés du musée Calbet et d’autres, soutenu son édition.
Questions sur le pouce
Votre rêve d’enfance ? Être la princesse d’un pays imaginaire et lointain, peuplé d’animaux qui parlent, de fleurs qui dansent la gigue, et ne jamais devenir grande.
Votre moteur au jour le jour ? Travailler, découvrir de nouvelles choses.
Votre plus grande désillusion ? La nature humaine. Il faut garder l’amour de la vie à tout prix, comme l’écrivait Joyce, « seul, abandonné, heureux près du cœur sauvage de la vie ».
Votre héros ? Un des chapitres de La Ballade des clamecés s’intitule (No) More Heroes, alors ! Des héros, non, mais des compagnons de route : Emily Dickinson, Johnny Thunders, Jeffrey Lee Pierce, Melanie Rae Thon, Joey Ramone, A. L. Kennedy… Beaucoup d’écrivains, de musiciens et de cinéastes. Tous ceux dont la création, la parole, la présence sont des trésors qui donnent l’énergie et la force d’avancer.
Vos antihéros ? No comment. Les « affreux », ou comme les appelle mon meilleur ami, « les tout mauvais » !
Votre moyen de vous évader ? C’est un secret…
Votre endroit préféré ? Un coin de campagne normande avec les mésanges, les fauvettes et les pinsons, et la lutte jamais terminée contre les orties et les chardons ! Votre souhait le plus fou ? Je peux reprendre les paroles d’une chanson de Troy von Balthazar : « I wanted everything perfectly aligned in my life, I want everything magnified. »


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