éditions joca seria art & littérature






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Donna Stonecipher

Cité modèle

Traduit de l'anglais (États-Unis) et postface par Jérémy Victor Robert


ISBN 978-2-84809-346-8
10,5 x 15
cm
180 pages

7,50 €


février 2021

Comment c’était ?


C’était
par exemple


prendre lentement conscience un hiver que partout dans ta ville de nouveaux immeubles se dressent et te rendre compte alors que chaque immeuble est un hôtel.


penser à toutes ces chambres vides la nuit, toutes ces chambres vides construites pour retenir une absence, lorsque, allongée dans ton lit la nuit, tu ne trouves pas le sommeil.


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Charlotte Fauve


Il est devenu rare, à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, d’écrire un portrait en s’appuyant sur un coup de fil, une conversation sans visage. De Donna Stonecipher, on ne connaît qu’une voix, l’image d’une jeune femme aux cheveux vénitiens trouvée sur Internet, et son livre de poésies,
Cité modèle, (Joca Seria, 2021), le premier traduit en français.
Mais si la pandémie n’existait pas, on aurait rêvé pouvoir prendre un avion, la suivre dans les rues de Berlin, en résistant, tout comme elle, à l’idée de photographier les immeubles Bauhaus blanc.
Cité modèle, on l’a commencé sans se méfier, de la même façon qu’on serait sorti faire un tour dans le quartier. Trois heures plus tard, on était à l’autre bout du livre, happé par la succession de ces poésies-flâneries qui, commencent toutes par « c’était par exemple », avant d’installer leur lecteur sur le siège arrière d’un taxi ou dans un appartement où l’on aurait emménagé pour l’été, avec pour seul mobilier un lit, un bureau et une vieille radio-monde dans un coffret marron. « Etre allongée sous la fenêtre ouverte, écrit Donna Stonecipher, et penser que l’appartement n’est pas assez grand, l’été pas assez grand, le monde pas assez grand pour la radio-monde avec ses villes gravées et son cadran lumineux. »
Le transistor au curseur vagabond entre Moscou et Skopje se trouvait-il dans la chambre de l’Américaine, lorsque celle-ci débarque à Berlin à l’été 2002 ? Il aura suffi d’un pique-nique sur les bords de la Spree pour que la trentenaire originaire de Seattle s’éprenne de la capitale allemande et que son séjour d’un mois s’y étire indéfiniment.
« Tout dans la ville me disait que je devais vivre ici, » se souvient la poète qui pose ses valises pour de bon outre-Rhin en 2004, installant son existence sous une autre aiguille, celle de l’émetteur de télévision allemande qui surplombe le quartier de Berlin-Mitte. Aujourd’hui, la docteure en création littéraire de l’université de Georgia se remémore sa surprise face à la compréhension fine que les Berlinois lui paraissent avoir de leur ville, de ses constructions qui s’enchevêtrent, de l’église médiévale qui côtoie le complexe commercial de verre et d’acier. Au fil des années et des discussions, elle développe pour l’urbanisme de sa cité d’adoption une attention qu’elle qualifie de « dilettante », mais qui à lire son livre, a tout saisi des affres de la grande métropole, celle-ci ou une autre, de son désir de nature, de ses squats éventrés, « son idéal éventré : vivre sans argent dans une capitale européenne au début d’un 21ème siècle au capitalisme triomphant, en sachant que des milliers d’autres appareils prendront la photo que tu ne prends pas. »
En Allemagne, Donna Stonecipher redécouvre Baudelaire, traduit, écrit, entame des recherches sur le poème en prose et la ville – en 2017, elle publie l’ouvrage de référence sur la question, Prose Poetry and the City, non traduit en français – et commence dans le même temps, l’écriture de Cité modèle, son quatrième recueil, « celui du passage à la quarantaine, » confie-t-elle. Le questionnement existentiel y rejoint celle du développement urbain. « Planifier une ville m’est apparue comme une métaphore de la façon dont on conduit sa vie, confesse-t-elle. J’ai commencé à réfléchir assez intensément sur la façon dont je n’avais pas vraiment organisé la mienne. » Vie ou ville mode d’emploi ? Numérotés de 1 à 72, les courts poèmes de Cité modèle présentent tous la même construction, celui d’un récit en quatre strophes, toutes composées d’une seule et unique phrase. Comme si leur auteure avait pris un malin plaisir à contraindre le poème en prose, ce poème libéré, affranchi des vers et de la rime, à rentrer dans le rang. « Mais derrière leur forme très stricte, ce qui passe à l’intérieur est bordélique, » s’amuse la narratrice. Car chaque poésie de Cité modèle porte en effet en elle son propre échappatoire, son chemin de traverse, par la grâce du sauvage, du spontané, de l’inattendu… Qu’il s’agisse de l’éclair roux d’un renard sur un trottoir ou d’un camion de livraison subitement avalé par un parking souterrain, le foireux ou l’organique, lorsqu’il percute le quotidien citadin, le libère du même coup du cadastre, de ses blocs semblables et impersonnels, sur la feuille comme dans la ville.
Au passage, la fabrique de la cité et les velléités des planificateurs de toute époque en prennent un coup. L’écriture de Stonecipher, remarque en effet son traducteur Jerémy Victor Robert dans sa postface,
« permet de faire s’élever et s’écrouler, dans un même mouvement, tout édifice bâti par la pensée» Au mitan du livre, une poésie est manquante, un vide, une béance, « celle de l’utopie, de l’idéal inatteignable, qu’ont poursuivi toutes les villes, des cités-jardins d’hier aux éco-quartiers d’aujourd’hui. »
Les pérégrinations de Donna Stonecipher, flâneuse postmoderne, gobelet ornée de la sirène d’une multinationale à la main, en illuminent toutes les contractions. Plus que les pas de Baudelaire, Cité modèle suit ceux de Virginia Woolf, dont l’essai Street haunting marque l’auteure à la vingtaine. « Virginia Woolf part marcher dans les rues sous prétexte d’acheter des pinceaux, et explique combien il est libérateur en ville, de se transformer en un énorme œil. »
En œil ou en corps, ce corps féminin si souvent invisible, absent dans l’urbain, quand celui de Donna Stonecipher y est omniprésent et sensuel.
« Voir le mot HOTEL résonner dans la ville toute entière (…), écrit-elle ainsi, arriver chez toi et entrer dans l’appartement que tu loues comme la cliente de l’hôtel que tu es, au fond, en sachant que rien ne t’appartient, pas même ce corps inoccupé que tu offres à ton bien-aimé. »
« Je n’ai pas pensé au féminisme en écrivant, conclut-elle, mais la conscience d’être une femme et d’écrire sur la ville comme si j’en faisais partie, me parait déjà en soi un geste féministe» Aujourd’hui, Donna Stonecipher écrit sur nostalgie, celle que l’on peut éprouver à Berlin ou à Seattle, dont la firme géante Amazon a changé la skyline en imposant son siège social au coeur du centre-ville. « Pour la première fois de ma vie, j’écris sur ma ville natale, s’exclame-t-elle dans un rire, peut-être parce que je ne m’y sens plus vraiment chez moi. » Heureusement qu’il reste des poètes quand les villes ne riment plus à rien…