juin 2011

Berkson l'écervelé par Emmanuel Laugier dans le Matricule des anges de juin 2011

Le Matricule des anges
juin 2011

Berkson l'écervelé


Poète de l'école de New York, il travaille le corps de la poésie tel un système nerveux, intégrant la disjonction comme méthode de perception.

De treize ans son aîné, Frank O'Hara fit de Bill Berkson un portrait en poème intrigant, dont le titre (« L'école de
New York de Bill ») rappelle son rôle au sein de la seconde génération de ce groupe : Il pense avec plaisir que / son prénom est le même que celui de De Koofling. / Les gens l'appellent même "Bill" aussi, et / ça les fait souvent sourire. Il juge plutôt sévèrement // en fait les gens qui sourient sans / raison (...) /Au musée Frick il //a l'air plutôt apache. Il aime le thon /et la vodka, les collages et l'eau de Cologne, et / voir des films français plusieurs fois. / Il se sent vraiment chez lui à la galerie Sidney Janis ». On pourrait voir là une mosaïque elliptique et subjective, mais elle renseigne en fait assez bien sur le contexte de l'époque : d'une part sur le lien que les poètes, dont Bill, avaient avec les peintres de l'abstraction lyrique, dont De Kooning, Pollock, Motherwell furent les axes vibrants
d'autre part avec leurs galeries, dont en tête celle de Sidney Janis, qui accueillit de nombreux artistes européens, puis ceux de la jeune génération de l'Amérique des années 50. On y apprend que Berkson, sensible à l'art, sera par la suite, après ses études à Brown University (Providence), critique d'art et commissaire d'exposition ; que sa sévérité de jugement va sans doute de pair avec sa conception d'une poésie aux « bords durs », tendue qu'elle est par une multiplicité de taches contrastées où s'inventera une autre profondeur, comme chez Pollock, où l'espace de la toile s'en trouvera bouleversé.

Dans Parties du corps, première anthologie sur quarante années d'écriture, toutes ces influences (dont celle de la Beat Generation) sont présentes, maïs follement dispersées aux quatre vents d'un poème ouvert au tout-venant de la réalité et du langage. Le cinéma est constamment convoqué comme genre et processus : la fin d'un poème ne se termine pas, comme si le hors champ en avait happé la suite. A nous de le continuer et de rêver dans ses bas-côtés disparus : « Désormais les ennuis arrivent entre les êtres de la forêt, / Et la fumée fait des nappes dans lesquelles nous caressons / Nos divers petits sourires, mais l'accident ne se produira pas / car quelqu'un a volé les pommes / Et quelqu'un d'autre a "bouclé la boucle", s'en est pris au brouillard. / La neige s'est installée dans le lieu de réunion. (...) / La honte s'insinue parmi les bouleaux, on a éteint un feu. »

Souvent brefs, véritables petites focales cadrées sur un détail en apparence anodin, mélange de nappes de sensations et de mémoires, entrecroisées elles-mêmes de références culturelles (» Rêve Duchamp », « Stanky »), les poèmes de Berkson se révèlent aussi denses que d'une légèreté fantasque, voire même déceptive. Leur profondeur ne revient qu'à l'attention qu'ils portent sur toutes les surfaces, leur propos oscillant entre faits vus et choses lues. Des disjonctions du langage à l'idiotie des choses dispersées dans l'espace-temps, reste un arpentage visuel qu'un mot placé en porte-à-faux décale ou décalque, selon. Ce genre de brèves notations (« Une culotte bleu foncé/parmi les brosses à cheveux. » ; « C'est une propriété du liquide / de se trouver dans la poche / quand on en a besoin »), se synthétise en un « ily ajuste k moule de l'apparence proféré par un pot de confiture ». Mais plus loin, dans « Gloria », la part si cassavétienne de Berkson ressort, offrant au poème une vitesse sidérante : Un grand drapeau américain / claque bruyamment / à l'extérieur de notre salle à manger, /flottant à un mât / du balcon supérieur / en face. /Je crois toujours entendre / quelque pauvre voyou / courant dans la nuit / defin septembre, baskets battant.

Emmanuel Laugier


PARTIES DU CORPS (1960-2010)
DE BILL BERKSON
Traduit collective. Postface d'Olivier Brossard
Editions Joca Seria, 158 pages, 15€

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