éditions joca seria art & littérature






collection américaine
Stacks Image 9179
Le Grand Quelque Chose
Ron Padgett

traduit de l'anglais (États-Unis)
par
Olivier Brossard

postface et notes d'Olivier Brossard

illustration de couverture : George Schneeman

Format : 15 x 20 cm
111 pages
Isbn 9782848091426

15 €
Avertissement au lecteur : « Rien ne se passe / de la façon / que l’on croit » dans Le Grand Quelque Chose de Ron Padgett. Le livre dont le titre est une variation sur Le Grand Sommeil offre autant de surprises et de rebondissements que le polar de Raymond Chandler, dans un univers poétique parallèle. Pourtant pas de vieux général, pas de jeunes femmes délurées ni de dangereux malfrats dans ces pages. Mais une invitation, lancée au lecteur, à devenir un privé d’un nouveau genre : quel est le point commun entre les étonnants personnages qui se promènent dans le monde de Ron Padgett ? Entre Tom et Jerry qui passent leur bac, Pierre Reverdy qui remonte la rue de Rennes manuscrit sous le bras, Woody Woodpecker adulé, Tarzan dans le collimateur et Guillaume Apollinaire feu follet?
On découvre dans ces poèmes d’étonnants indices, comme les pin-up dénudées du calendrier de Jean-Paul Sartre, un guide du savoir vivre du pivert, de bons baisers de Dalmatie. On s’étonne du mystère de la poussière qui tourne, on observe un dîner frappé par la foudre, on repère un grand hamburger qui pilote un avion. Dans la poésie de Ron Padgett, « boîte de nuit imaginaire » avec la faune de ses habitués, on peut apprendre comment commencer sa propre civilisation. On peut aussi regretter les amis disparus au son idiot d’un chien qui aboie. On peut apprendre, tout simplement, à « profiter de tout / une heure de plus ».

Auteur de nombreux livres de poésie, grand traducteur de poésie française (Cendrars, Apollinaire, Reverdy),
Ron Padgett est né dans l'état d'Oklahoma en 1942. Associé à l’école de New York, Ron Padgett a collaboré avec de nombreux écrivains et artistes (Joe Brainard, Bertrand Dorny, Alex Katz, George Schneeman, Trevor Winkfield, Jim Dine). Il partage son temps entre New York et Calais (Vermont).
Presse

Europe
janvier 2011


RON PADGETT, Le Grand Quelque Chose, traduction et postface Olivier Brossard, Joca seria, 2010.

Le premier livre traduit du poète américain Ron Padgett, né en 1942 dans l’Oklahoma, Le Grand Quelque Chose, a été publié en 1990, et son premier livre en 1967. A seize ans, il publie une première revue littéraire avec ses amis de lycée et y accueille des poètes alors moins connus qu’aujourd’hui, Allen Ginsberg, Jack Kerouac, Robert Creeley, LeRoi Jones et Ted Berrigan. Puis il ira à New York faire ses études à Columbia, où il suivra les cours de Kenneth Koch. Il passera une année à Paris peu après, à la suite de quoi il traduira beaucoup, Apollinaire, Larbaud, Cendrars et Reverdy. On le rattache à l’Ecole de New York, bien qu’il s’en défende. Même réduites au minimum, la série informative et son intrinsèque sécheresse sont comme une étoile dont les branches indiquent quelques-uns des traits du livre : le Midwest ingéré, et l’attention aux choses quotidiennes américaines, les americana (la question du prosaïque et de l’objet), le Midwest quitté, et l’entre deux Etats-Unis/France (la question du style conversationnel par le biais, non la copie, du poème conversation d’Apollinaire et la question du poème en prose par la traduction de ceux de Reverdy, le postmodernisme d’un double modernisme, en anglais et en français) et enfin le Midwest non oublié, avec la fidélité aux amis de lycée et aux proches (la question du souvenir, de la douleur et de la mort). Cet aller vers l’Est et l’Europe, et le retour, sont déjà le signe que la réalité n’est jamais ce qu’elle paraît être et les poèmes du Grand Quelque Chose, dont l’apparence très intelligemment étrange et très banalement familière est patente, en témoignent. La bêtise est un personnage, les objets quotidiens aussi, salière et poivrier parmi bien d’autres, la culture populaire (Tarzan, Woody Woodpecker, Tom et Jerry) et la culture savante (Apollinaire dont on va visiter la tombe, Reverdy avec qui le poète remonte la rue de Rennes) entretiennent des relations dont on n’aura pas le dernier mot, puisque c’est le langage lui-même qui est le mot sur les mots jusqu’à devenir des choses. Le film noir hante le livre et chuinte avec clarté des nocturnes hachant la surface par un certain type de profondeur et déshabillant la profondeur par un certain type de surface. Ce cinéma s’est d’ailleurs lui-même déplacé, vivant aujourd’hui à la frontière de la culture savante et populaire. Le Grand sommeil de Hawks est le titre à partir duquel est décalé le titre de ce livre unique et l’on sait que le scénariste Faulkner avouait ne pas tout à fait comprendre la trame de son propre film. Comprendre, si c’est bien de cela qu’il s’agit, signifie qu’on enlève aux habitudes leur pouvoir. Poétiquement parlant, cela veut dire, au minimum, regarder vers le mode de surgissement inclus dans le poème, vers sa manière de faire exister les choses dont il parle. Et Ron Padgett possède l’art de donner au poème ce rôle, qui est justement de faire arriver à l’existence les choses dont il parle, objets, souvenirs, personnages de BD, poètes français, film noir (Le Faucon maltais), idées apparaissantes, aliments comestibles et ingérés, souvenirs dont on se souvient en se souvenant. D’ailleurs, le poème tient à dire, souvent, comment l’idée est venue (comme le poème où sa femme lui dit que personne d’autre que lui ne se souvient de Gaby Hayes comme ça et lui conseille de l’écrire). Les objets ou les personnes ou les mots du langage - comme dans le très beau poème « Who et Each » dont Olivier Brossard donne une remarquable interprétation dans sa Postface - contiennent l’espace et le temps eux-mêmes. Et le travail du poème, qui s’effectue, là, sous nos yeux et qui devient d’autant plus invisible qu’il emprunte ses ressorts aux manipulations du visible, consiste à les ouvrir. Ron Padgett ouvre les objets devant nous, comme pour une démonstration culinaire ou pratique et fait de cette forme de vie, ou plutôt de cette forme de geste, un principe du poème : au principe de la forme du poème se tient le regard sur le poème construit comme un geste.
Un autre ressort fait encore vibrer le poème. Il existe comme poème ludion si on peut dire les choses ainsi. On veut dire par là que le poème, comme le ludion, dont c’est le principe, part dans une direction dont on peut penser qu’il ne reviendra pas, mais il revient par l’efficace du lest porteur d’une gravité finalement décisive et qui ramène le poème à un point d’équilibre ou de déséquilibre qui lui donne sa forme. Les poèmes se situent par rapport à ce principe ludionite, et ils tirent leur forme de la focale de perception induite par tel ou tel moment, au gré du balancement dans le trajet : il y a les poèmes « équilibre » (« Euphues »), les poèmes « protection » (« Une pièce à moi ») et les poèmes « menace ». Les poèmes « menace » sont ceux dont le centre de gravité (mot présent dans « Euphues ») repose sur le surgissement d’une menace : le choc des « molécules de Dieu » sur la terre, la solitude sur la rue de Rennes ou la découverte que la bière « Coors » fait remonter le souvenir de son père avec « le sentiment qu’il est douloureux d’aimer quelqu’un que vraiment [il] ne connaît pas ». C’est pourquoi les poèmes ont un puissant air de famille, sans pourtant jamais se ressembler comme forme individuelle ou comme idée particulière. Forme et idée sont construits par des objets ou des artefacts de souvenirs, faciles à oublier et difficiles à se rappeler : ils pourraient disparaître, ils ont disparu presque, rattrapés juste au bord d’un précipice lui-même effacé. Le poème redécouvre le souvenir que le narrateur ne savait pas qu’il avait. Ainsi, il donne précisément forme au poème pour la raison qu’il n’en a pas d’autre que celle du « en train de se souvenir dans la langue ». Dans ce livre, les souvenirs ont des têtes d’objet. Le livre de Ron Padgett est un félin qui organise avec grâce les aventures de la surface et de la profondeur et laisse les traces de son passage dans lesquelles apparaissent les choses qui existent seulement si elles sont accompagnées de leur disparition injugulable. Une catégorie de l’existence imaginative est fondée : les choses existant d’autant plus qu’elles n’existent pas vraiment.

Jean-Patrice Courtois

CCP
Cahier critique de poésie
mars 2011

PHILIPPE BLANCHON



Bon Padget est associé à l'école de New York, le moins que l'on puisse dire c'est que cette « école » ne se rassemble nullement autour de dogmes ou de mots d'ordre. Une situation géographique et un intérêt pour la peinture les réunissent, mais aussi, et, une fois n'est pas coutume, des références françaises communes, dont Reverdy. Ce dernier apparaît ici, ainsi qu'Apollinaire, mais aussi Sartre.

comme des personnages de BD, de dessins animés. Une culture américaine qui s'assume dans ce que Padget appelle la fin de l'ère des « ismes » (ce que ne signifie pas forcément qu'il faille y voir une post-modernité). La modernité, par définition, doit s'inventer sans cesse, avec et contre la tradition, avec et contre l'époque présente. « Donc je reste à l'écart. I Et à la maison. I Et descends la rue I en regardant tout intensément. » Fragments, méditations, instants et « rencontres » insolites dans la liberté du poète.